Je ne médirai jamais de la critique littéraire. Car rien n’est pire pour un écrivain que de se heurter à son absence. Je parle de la critique littéraire en tant que méditation, en tant qu’analyse; de la critique littéraire qui sait lire plusieurs fois le livre dont elle veut parler (comme une grande musique qu’on peut réécouter sans fin, les grands romans eux aussi sont faits pour des lectures répétées); de la critique littéraire qui, sourde à l’implacable horloge de l’actualité, est prête à discuter les œuvres nées il y un an, trente ans, trois cents ans; de la critique littéraire qui essaie de saisir la nouveauté d’une œuvre pour l’inscrire ainsi dans la mémoire historique. Si une telle médiation n’accompagnait l’histoire du roman, nous ne saurions rien aujourd’hui ni de Dostoïevski, ni de Joyce, ni de Proust. Sans elle toute œuvre est livrée aux jugements arbitraires et à l’oubli rapide. Or le cas de Rushdie a montré (s’il fallait encore une preuve) qu’une telle méditation ne se pratique plus. La critique littéraire, imperceptiblement, innocemment, par la force des choses, par l’évolution de la société, de la presse, s’est transformée en une simple (souvent intelligente, toujours hâtive) information sur l’actualité littéraire.

Milan Kundera, Les Testaments trahis, Folio, p34-35.

Catégories:Citations
  1. Pas encore de commentaires.
  1. Pas encore de rétroliens.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.